Le Four à bois du Labouret

Une aventure collective. Nous avions déjà construit un four à bois chez Mich, à Saint-Genest-Malifaux, en 1986. Il s’ouvrait comme une gueule de crocodile. Après les quelques aléas du début, il a fonctionné quelques années puis s’est assoupi au milieu des herbes folles. Il y a une petite quinzaine d’année, le feu qui couvait sous la cendre s’est rallumé. j’ai remis le sujet sur le table. Nous étions un bon groupe autour de Mich. Le projet a germé. Nous étions prêts à reconstruire un four à bois. La décision fut prise de constituer une association loi 1901: Le Four à bois du Labouret était né.



On est à 1000 m d’altitude!

Il fallait en choisir le modèle. Nous sommes allés en voir chez différents potiers; nous avons épluché Paroles de feu (édité par le Musée Palissy) pour enfin choisir le plan qui nous convenait: celui de Jean Girel, un four de type Sèvres, à flamme renversée, alimenté par deux alandiers extérieurs. Nous avons adapté son volume à nos besoins ( 2/3 de mètre cube en volume utile). Philippe, le mari de Mich, nous a établi un plan précis à la brique près. Chacun a abondé le compte commun du four pour payer les matériaux. Nous avons racheté un vieux four à bois de Marc et Arlette Simon (au Chambon sur Lignon), qu’il a fallu démonter et dont il a fallu trier et transporter les briques… Nous avons préparé les lieux, démonté l’ancien four, coulé une nouvelle dalle…


Un four à flamme renversée: la flamme qui part des alandiers fait le tour de l’enfournement pour ressortir par la cheminée.

La construction pouvait commencer. Je pensais qu’une quinzaine de jours plus tard, nous allumerions le premier feu. Le chantier a duré deux ans. Les briques achetées d’occasion étaient toutes de tailles différentes; on a fait et refait la toiture de l’abri… Certains y ont occupé leurs week-ends et une partie de leurs congés. Philippe qui nous avait accompagnés de son expertise nous a quittés à la fin du chantier.


On enfourne aujourd’hui sur des plaques fines (1450°). La flamme qui arrive par les deux murettes qu’on distingue de chaque côté, envahit le four, redescend par l’espace central, puis par un canal central situé sous l’enfournement avant de ressortir par la cheminée.

Nous avons fait rentrer du bois (des gros rouleaux de scierie) que nous avons recoupés. Nous en avons abrité une partie. Nous pouvions envisager de cuire. Le matériel d’enfournement que nous avions acheté avec les briques avait déjà beaucoup vécu: de vieilles plaques Norton, bien voilées et assez fendues.Mais on ferait avec. Plus tard, on s’offrirait (d’occasion aussi, mais en parfait état) de belles plaques minces, plus légères et non voilées (Christal, 1450°).


La porte d’entrée est presque fermée. On distingue les deux regards du bas et du haut.

Après un premier enfournement, nous allions pouvoir allumer ce feu. Les volontaires du petit matin (qui ont pour habitude de dormir sur place au Labouret) ont profité du silence matinal et du réveil des oiseaux. L’allumage a été un peu délicat. Le feu et l’enfournement étaient encore un humides. A la mi-journée, certains s’inquiétaient. la montre 1100° du bas ne tombait pas.

On commence à charger le bois par les ouvertures du bas

puis par celles du haut.

– Il faudrait moins réduire. -Tu crois pas qu’on devrait débraiser. -Mais non, au contraire, il faut moins charger et ouvrir en bas pour brûler les cendres qui s’accumulent jusqu’au niveau de l’entrée des flammes dans le four. – On aurait besoin d’un pyromètre: on ne sait pas si la température monte ou descend. – Inutile, il ne servirait qu’à alimenter le stress… Dans ces cas-là, chacun donne son avis… Au coucher du soleil, il y a toujours un épisode d’amélioration du tirage. les montres ont commencé de tomber. La cuisson avait duré plus longtemps que ce qui était écrit sur le livre. Toute l’équipe était soulagée. Si ma mémoire ne me trahit pas, au défournement, les résultats furent très satisfaisants.



Des retrouvailles joyeuses. Depuis une douzaine d’année, nous cuisons entre deux et quatre fois par an. Chaque fois, c’est une journée d’enfournement, une journée de cuisson et, un peu plus tard, une journée de défournement et de remise en ordre. Trois jours de travail et de fête!


C’est 1€50 le kilo! Au défournement , on pèse les pièces cuites et la trésorière (Françoise) encaisse la somme due. Il faut bien payer les charges: assurance, bois, matériel et matériaux indispensables…


En dehors des cuissons, on a plaisir à se retrouver pour couper du bois, pour nettoyer les abords… pour réunir l’assemblée générale de l’association, pour réveillonner ensemble, pour partager des sorties… Nous avons aussi initié des manifestations, des expositions qui nous permettent de présenter nos travaux. Autant d’occasions de se retrouver, de prendre des nouvelles, de discuter de la marche du monde, de manger et de boire ensemble, bref de vivre…


Mich, lors d’un de ses derniers défournements.

Nous avons connu des épreuves: les décès de Mich (après celui de son mari Philippe), qui était l’âme de ce groupe, Annie, une des plus fidèles du Labouret depuis les années 70 et Françoise, notre trésorière. Mais de nouveaux amis sont venus rejoindre l’association. Et surtout, les enfants (et petits enfants) de Mich continuent de nous héberger et de nous supporter. Ils ont même mis à notre disposition l’atelier, son matériel et son four à gaz. la vie du Four à bois du Labouret continue…

A la mémoire de Mich et de Philippe, d’Annie et de Françoise.

Cuire au bois.

Une expérience céramique multimillenaire. Le rêve de beaucoup de potiers? Il me semble qu’on assiste à un regain d’intérêt pour ce type de cuisson depuis quelques années.

Ma rencontre avec la cuisson au bois eut lieu chez Norbert Pierlot, à Ratilly, au cours d’un stage, en juillet 1970. J’avais réussi à glisser une pièce dans le four.  Je suis resté là jusqu’à ce que tombe la dernière montre, cône 9. Dans les années qui ont suivi, ce feu ne m’a plus quitté. Je savais qu’un jour, je cuirais au bois.



L’attente a duré une douzaine d’années. En 1982, J’ai pu installer un atelier, plutôt rustique. J’ai lu et relu B. Leach (Le livre du Potier) et D. Rhodes (Les Fours). J’ai opté pour un four chaînette, l’un des plus simples à construire. J’ai dû l’abandonner quatre ans plus tard; mais par la suite, j’ai participé à la construction de deux autres fours « hautes températures » chez Mich Eschenbrenner. J’y reviendrai dans un prochain billet: le four à bois du Labouret.



Un geste multimillénaire. Faire du feu! L’enfant réclame des allumettes pour allumer le papier qu’il a placé sous les brindilles et le bois disposé au dessus. Les feux de l’enfance et de l’adolescence. Le feu qui réchauffe, le feu qui éclaire, le feu qui cuit… mais qui peut aussi embraser et détruire. Comme l’écrit Bachelard: il brille au paradis, il brûle en enfer. Pour le potier, il y a eu la terre et l’eau. Le feu est la dernière étape, celle qui va révéler son travail, le magnifier comme l’annihiler.



Cuire au bois, c’est participer physiquement à la cuisson: préparer le bois, le ranger, l’enfourner. C’est un rapport direct avec le feu, les flammes, la fumée. Imaginez les cuiseurs des grands fours tunnels orientaux, plusieurs jour devant le brasier. Dans l’alandier, le feu est plutôt violent. A l’intérieur du four, telle qu’on peut la voir par les regards, la flamme enveloppe les pots avec douceur. Elle transforme d’abord le tesson puis l’émail. La flamme de rouge cerise passe à l’orange puis au jaune. Les émaux se mettent à briller. La fin de la cuisson approche. On ouvre les regards de plus en plus souvent pour surveiller les montres…



Un four à bois: un espace de silence, mais aussi un lieu de rencontre et de convivialité. Il m’est arrivé de cuire seul, à deux ou en groupe. Dans tous les cas, il est des longs moments de silence. Le matin, à l’aube, après l’allumage, l’activité est réduite. C’est un temps pour la nature environnante: la lumière, le vent, parfois la pluie, les bruits, les oiseaux … Ensuite, les mains s’occupent et c’est le temps de la pensée et du rêve. Les soucis de la vie, les amours, les projets… Mais le bruit sourd du feu, cette vie à l’intérieur, invisible et si proche, nous ramènent à nos pots. Tout est encore possible. On craint parfois le pire mais on imagine aussi le meilleur et, pourquoi pas, quelques petits miracles que ce diable de feu … On rêve…

Evidemment c’est aussi un lieu de rencontre et de partage. Il est assez rare que l’on cuise seul. Le four agit comme un aimant. On y retrouve les amis, les anciens et les nouveaux. On se relaie à l’enfournement. On mange et on boit ce que chacun a apporté, – toujours trop, on va en garder pour ce soir -. On diverge parfois sur les mesures à prendre: réduire plus ou moins longtemps, débraiser ou ralentir la cadence, ouvrir ou fermer les arrivées d’air… On reprend les notes des fours précédents. On surveille l’indicateur de températures. On ouvre tour à tour le regard du haut, celui du bas, pour voir où en sont les montres. Et pourquoi la 1260 du bas ne bouge pas? Mais le feu a son rythme propre dont on ne maîtrise pas tous les paramètres, en particulier la météo. Si le four a déjà fait ses preuves, la dernière montre finit toujours par tomber. On a préparé la mixture (coulis, cendre…). On bouche toutes les entrées d’air et on le laisse se reposer et refroidir.

De retour à la maison: Comme tu sens la fumée! Mets tout ça dans la machine. Le feu, lui, il brûle encore à l’intérieur. Dans quelques jours, on ouvrira la boite aux trésors…

Des fours à bois, il en existe une grande diversité. Dans leur fonction d’abord: pour de la terre vernissée, du raku, ou de la haute température? Dans leur construction ensuite: tirage direct, flamme renversée, four tunnel… Dans certains, les poteries sont à l’abri de la flamme, dans d’autres, au contraire, on en recherche le contact. Il ne s’agissait pas ici d’établir une fiche technique. Vous trouverez des indications dans les livres déjà cités. Je voudrais juste ajouter deux ouvrages faciles à lire: La poterie de Daniel de Montmollin (en particulier le chapitre 5: Le feu) et surtout Paroles de feu. Les fours à bois en France. Dans ce dernier, on trouve les descriptions et les plans précis de divers fours à bois construits par des potiers français.

Une journée pour découvrir la terre…

Une bonne idée qu’a eu cette maman pour les fêtes : offrir à ses deux filles (et à elle-même) une journée découverte à la poterie d’Ard’huy.

Pour le premier contact avec la terre, nos trois apprenties potières façonnent un bol à partir d’une boule d’argile. On creuse, on étire, on presse, on redresse cette terre qui ne cherche qu’à s’écarter de l’objectif.

Deuxième technique : le colombin. Chacune part pour un nouveau bol. Les résultats s’avèrent parfois différents de l’objectif, mais les contenants auront leur place dans la cuisine.

Troisième technique : le travail à la plaque. Toutes choisissent de monter un plat à gratin. Pascale, la maman, est la plus ambitieuse. Elle souhaite un plat d’une taille suffisante pour nourrir toute la famille. Ses filles ne sont pas en reste. Les résultats sont plutôt réussis.

Les plats à gratin prennent forme

le plaisir de toucher la terre

Vers 13 heures, c’est la pause repas avec toute la famille du potier, enfants et petits-enfants ; c’est les vacances.

L’après-midi, on passe aux choses sérieuses : un premier apprentissage du tournage. Le potier montre les gestes de base : centrer, creuser, monter et enfin donner la forme. Le centrage est toujours un geste difficile pour les débutants. Après plusieurs essais et l’aide du potier, nos deux jeunes femmes sortent leur première œuvre du tour. Bravo les filles ! Il est plus de 19 heures, l’heure du nettoyage. Une journée bien remplie et qui, je l’espère, laissera des souvenirs et peut-être l’envie de continuer.

 

Pas facile le centrage

 

Bravo Bertille!

Il restera une séance d’émaillage (une heure ou deux pendant un week-end) lorsque les poteries sèches auront été dégourdies (cuites une premières fois à 950°). Elles seront fonctionnelles après la seconde cuisson à 1300°.

Je propose (à la demande) une journée pour découvrir plusieurs aspects du travail de la terre (6 heures minimum). Une bonne idée pour une activité en famille ou en petit groupe, un anniversaire, un cadeau, un enterrement de vie de jeune fille… Les occasions ne manquent pas. Comptez entre 120 et 200€ (tout compris, fournitures…) – l’émaillage et la cuisson sont en sus – pour un groupe entre 2 et 5 personnes maximum. Le repas peut être pris sur place (12€, boissons et café compris).

Chawans, bols de thé, bols…

L’intérêt pour la céramique d’extrême-orient ne date pas d’aujourd’hui, mais depuis quelque temps, le mot chawan (cha:thé, wan:bol) est devenu très à la mode, peut-être en lien avec notre curiosité pour la cérémonie du thé.  Il ne désigne ni plus ni moins qu’un bol. L’objet qui donne sa forme au thé! Uniquement destiné au thé ? Je laisserai les spécialistes trancher. Plusieurs traditions se mêlent dans le chawan: chinoise, coréenne, japonaise… avec du vocabulaire, des influences, des techniques de façonnage, d’émaillage et de cuisson…  qui s’influencent les uns les autres. L’intérêt pour cette céramique extrême-orientale vient de culminer avec la vente d’un bol de la période Ming (XVème siècle) à plus de 32 millions de dollars (soit plus de 26 millions d’euros !) chez Sotheby’s.


bol cuit au bois, émail tenmoku


Je pense que cela va de pair avec le développement d’une nouvelle consommation du thé, privilégiant la qualité. La consommation du thé nécessite un apprentissage, une culture… comme en témoigne le développement des commerces spécialisés. La Maison des Trois Thés (place Monge à Paris) en est le plus prestigieux exemple, avec ses grands crus et plus de mille références de thés.


bol cuit au bois, émail magnésien


Mais ce qui m’émeut dans un bol va au-delà de mon admiration pour ces poteries extrême-orientales. Il y a quelques années, j’ai eu entre les mains un catalogue d’exposition qui présentait des objets de la période pré-pharaonique d’une région qui se situerait  dans l’actuel Soudan. Parmi les photographies: celle d’un bol, très beau, en terre cuite brute, tourné probablement sur un tour à pied très rudimentaire… il y a plus de 5000 ans. Pourquoi cette émotion? Evidemment, à cause de la beauté simple et  presque austère de l’objet. Mais aussi parce que j’ai imaginé le potier de l’époque fabriquant le bol: la même concentration dans les gestes, le même contact avec la terre, le même plaisir du feu…  qu’en ce qui me concerne. Mais cet homme, au delà de l’espace et des millénaires, c’était donc mon frère!


bol avec réserve


Le bol est donc un objet universel, dans le temps et dans l’espace. La légende raconte que le premier bol aurait été moulé sur un sein de Vénus. Pas étonnant qu’il y ait une sensualité particulière dans cet objet céramique. Un côté aussi maternel. Objet universel, parce que dans toutes les civilisations d’hier et d’aujourd’hui, il occupe une place dans le quotidien alimentaire et parfois dans le culte du sacré. Quel est le jour où nous n’utilisons pas un bol? Il peut prendre tant de formes: bol d’hiver qui se ferme, bol d’été qui s’ouvre. Même dans notre langage familier le bol a pris ses aises: un bol d’air, avoir du bol, ras le bol…


bol, émail shino sur roche


Enfin, le bol est un objet apaisant. Apaisant à modeler ou à tourner et à émailler. Je me souviens d’une phrase de Jean Linard, dans les années 70, lors d’une visite chez lui: « Tourner des bols, ça me repose. » Ce n’est que plusieurs années plus tard que j’ai compris sa réflexion. Apaisant aussi lorsqu’on s’en sert, qu’on le tient dans les mains, qu’on le porte aux lèvres… Un objet thérapeutique? Pourquoi pas. Un objet de convivialité. Certainement. On n’a pas fini de fabriquer et d’utiliser des bols. Ça me rassure. J’adore faire des bols et les sortir du four.


bol en porcelaine, émail aux cendres de résineux

Adieu Mich …

Micheline Eschenbrenner, une grande dame de la céramique, nous a quittés mercredi 17 janvier 2018.



Pendant plus de 40 ans, elle a accueilli de très nombreux stagiaires au Labouret (Saint Genest-Malifaux dans la Loire). Certains revenaient chaque année, conquis par ses qualités de pédagogue et  par l’ambiance chaleureuse, familiale et studieuse de ces stages. Ces moments de vie ont été des moments de bonheur pour beaucoup. C’était une grande dame du « vivre ensemble ».

Elle était originaire de Bar-le Duc. Après ses études aux beaux-arts, elle a enseigné quelque temps les arts plastiques. Puis elle a suivi son mari Philippe à Saint-Etienne. C’est là qu’elle participe à l’aventure des Ateliers Educatifs (aujourd’hui: Ateliers de la Rue Raisin) avec Marceline Studer et Suzanne Porcherot (Zouzou).

Je l’ai rencontrée à la maison de la culture de Firminy (Loire) à la fin des années soixante. Elle y animait un atelier « poterie » exceptionnel par son ambiance et sa diversité. S’y côtoyaient: un garagiste, deux instituteurs, un fils de pasteur, une ouvrière qui reprenait le travail à l’usine le lendemain matin à 5 heures, un couple de femmes un peu âgées qui se chamaillaient comme on se chamaille dans un vieux couple, une femme d’opticien… et moi-même, jeune étudiant qui découvrait le travail de la terre … Attentive à chacun, elle avait su (déjà!) donner vie et âme à un groupe d’une grande mixité sociale.

Pendant l’été 1969, elle apprend à tourner chez Norbert Pierlot à Ratilly. Pour elle, c’est une nouvelle aventure qui commence d’autant plus que toute la famille s’installe au Labouret, en pleine campagne, dans la commune de Saint-Genest Malifaux. Elle y installe son atelier et bientôt y organise des stages (avec l’association des Ateliers de la Rue Raisin) pendant l’été et certains week-end du printemps et de l’automne. Curieuse de nature, dans de nombreux domaines, elle nous a fait découvrir des mondes nouveaux.



Chez elle, nous avons construit successivement deux fours à bois: saluons sa capacité d’accueil (et de celle de toute sa famille) et l’aide précieuse de son mari Philippe, ingénieur. Deux belles aventures à l’origine de « l’Association du four à bois du Labouret ».



Nul n’oubliera: son enseignement plein de justesse et de bienveillance. Ce n’est pas seulement  la technique qu’elle enseignait, mais le regard sur la pièce, sur les courbes, l’épaule, la lèvre, le pied…

Comment oublier les repas animés, les soirées ( concerts, spectacle de magie avec Roland Petiot, majong… ), les cuissons du four à bois, les discussions autour d’un verre ou d’un bol de thé à la table de la cuisine… Avec elle, dès 1980, nous avons rencontré régulièrement Frère Daniel de Montmollin à Taizé ou au Labouret . On se souvient aussi des sorties dans des galeries et chez d’autres potiers.


Mich et frère Daniel de Montmollin


Il faudrait évoquer la qualité et la sensibilité de son oeuvre céramique (grès et porcelaine). Passionnée par la recherche dans le domaine de l’émail, elle avait à coeur de trouver celui qui se marierait le mieux avec la forme de la pièce. Peu encline à se mettre en avant et à faire la promotion de son travail, elle a été trop tardivement, à mon goût,  reconnue par la profession.  Elle avait cependant un réseau de collectionneurs fidèles et depuis quelques années, on retrouvait son travail dans des galeries et des manifestations de haut niveau.



Lundi 22 janvier, sa famille et ses amis se sont retrouvés en l’église de Saint-Genest Malifaux pour lui dire adieu au cours d’une cérémonie très émouvante.

 

Les poteries ont un prix…

Oui, mais lequel ? Cette question, tous les artisans d’art se la posent. J’aimerais parfois savoir comment ils y répondent.

 

assiettes au soleil, émaux divers, entre 25 et 30€ l’assiette

 


 

Les artisans menuisiers, plombiers, maçons…établissent un devis en calculant le coût des heures passées, le prix des matériaux utilisés, l’amortissement des investissements…Ils surveillent les prix des concurrents  et doivent parfois tenir compte des capacités financières de leur clientèle.


 

assiettes blanches, émail blanc magnésien, 28€ l’assiette rectangulaire, 22€ l’assiette creuse.

 


Et les potiers? Ils travaillent avec ces mêmes contraintes mais ils ont plus de difficultés à fixer leurs prix. Certains clients trouvent mes prix élevés et certains de mes proches, qui connaissent bien mon activité, les trouvent trop bas.


 

Plat à gratin, émail à la cendre sur roche (marne),38€

 


Objectivement, les prix de la plupart des poteries et céramiques artisanales sont trop bas. Les miens ne faillissent pas à la règle. Combien de potiers travaillent en gagnant le SMIC horaire ?

On peut énumérer, dans le désordre, plusieurs raisons:

  • le temps passé dans la recherche est très important mais reste cependant invisible pour le public peu averti. J’ai dans des cartons des centaines (probablement des milliers) d’essais d’émaux. Chacun de ces essais m’a demandé la fabrication de  » la tuile « , plusieurs pesées au dixième ou au centième de gramme, un ou deux tamisages et les cuissons. Je ne les vends pas. Moins d’un sur dix fera l’objet d’un essai sur une vraie pièce. Lequel, au final, ne sera peut-être pas concluant !
  • Il en est de même pour le temps passé dans la recherche des matériaux : roches de carrière, cendres diverses. Nous, chercheurs d’émaux, aimons ramasser les fines produites dans les carrières qui concassent les graves et autres, destinées aux travaux publics et routiers. Il faut ensuite les tamiser…
  • Les pertes: dans une production où l’on cherche le renouvellement, le résultat n’est jamais garanti et les déceptions sont nombreuses.
  • Les nombreuses manipulations:préparation de la terre, tournage, tournassage, cuisson de dégourdi à 960°, émaillage, cuisson d’émail à 1300°…
  • Les modes de cuisson. Une cuisson au bois, c’est au moins trois jours de travail et parfois une nuit complète à charger du bois (sans compter la préparation du bois). Si c’est parfois beaucoup de transpiration, c’est aussi beaucoup de plaisir. J’y reviendrai dans un prochain billet. Ces pièces seront donc vendues plus chères, d’autant qu’elles sont souvent plus « vivantes » que des pièces cuites au gaz et à plus forte raison que celles cuites à l’électricité. Exemple: le même bol sera vendu 18€, cuit au gaz et plus de 30€, cuit au bois (à condition que le résultat justifie ces prix).

     

    boite cuite au bois, émail blanc magnésien, 44€

     


Alors, comment faire?

Pour ce qui me concerne, c’est d’abord le résultat qui va déterminer le prix. Si la pièce me plaît, je n’hésiterai pas à relever son prix par rapport à ses voisines, quitte à la conserver plus longtemps. A l’inverse, je préfère laisser partir à prix moindre des pièces qui m’intéressent moins.

La capacité financière du client est à prendre en compte. Sur un marché de potiers, il est difficile de proposer les mêmes prix que dans une galerie, sur un marché en Suisse ou en Bretagne…  A domicile, il m’arrive de faire une remise ou d’offrir une pièce en plus si les achats sont conséquents.

Reste la proportionnalité entre le temps de travail (ou sa difficulté) et le prix. Un exemple: la théière. Elle nécessite pas mal de travail: le corps principal, le couvercle, le bec, l’anse… Je répète souvent que tourner simplement le couvercle me prends plus de temps que tourner une plat à gratin. Cependant je vendrai cette théière  à peine deux fois le prix d’un plat à gratin. Sans doute, ai- je tort. Mais le résultat est là: les clients regardent les théières et achètent les plats à gratin.


 

Intérieur d’un bol cuit au bois, 34€.

 


 

Les écarts de prix entre les potiers témoignent de la difficulté à fixer un prix « juste ». Je viens encore de le remarquer au marché des Tupiniers à Lyon. Sur des pièces relativement équivalentes, les écarts peuvent être conséquents.

 


 

bol gris, shino sur roche,18€

 


 

Evidemment, faisons de la pédagogie; expliquons  et montrons notre travail au public. Nous sommes des acteurs du self-made et du slow-made tant à la mode aujourd’hui. Nous produisons généralement des pièces uniques. Et surtout, nous participons à la qualité de l’environnement quotidien de ceux qui nous font confiance.

Une belle poterie ? Comment la reconnaître?

C’était il y a quelques années, à l’occasion d’une exposition de Daniel de Montmollin, à La Compagnie de la Chine et des Indes à Paris. Le frère donnait une causerie-conférence dans le sous-sol de la galerie. Quelqu’un lui demanda comment on pouvait reconnaître une belle pièce, une belle poterie. Il répondit à peu près cela: placez-la dans votre jardin ou dans quelqu’autre cadre naturel…  Et voyez comment cela fonctionne. L’idée m’a paru féconde.


 

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assiette émail cendre sur roche (+ 6/°° d’oxyde de cuivre dans la roche)


Dans les photos qui suivent, chacun peut juger de la pertinence de cette réflexion et de l’intérêt de chaque pièce. Une poterie n’est pas une œuvre d’art. Elle a souvent une fonction ; sa forme, sa taille…doivent convenir à la main qui la tient, au contenu… Mais elle apporte aussi un plaisir, une humanité à notre quotidien. Pour autant doit-elle être belle ? Et quelle beauté ? Enfin, à chacun de juger !


 

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L’émail temmoku brillant a la fluidité de l’eau. La forme de la théière évoque l’architecture du vieux pont.

 


 

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Assiette, émail cendre sur roche

Evidemment, dans ce genre de photo, il ne faut pas que l’environnement nuise à la pièce et réciproquement.En aucun cas, il ne s’agit d’oeuvres d’art ( la poterie reste un artisanat comme je l’ai écrit dans le premier article) , ni de photos d’art. Je souhaite simplement montrer le rapport entre mon travail et la nature.


 

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 Email cendre sur roche


Dans mon travail, j’utilise essentiellement des produits de la nature (99 pour cent au moins!). La terre vient des carrières de Mr Cornille, près de la Borne. Les émaux, comme ceux de ce bol sont constitués de roches récoltées dans des carrières (où l’on produit des graviers pour le BTP) – c’est le cas de l’émail du dessous – et de cendres récoltées ou produites à la maison. Sur ce bol, il s’agit d’une cendre de bois ramassée en dessous de chez moi, près du ruisseau. J’y ai ajouté du feldspath (une roche) et de la silice (sable broyé). Pour l’assiette ci-dessous, c’est une cendre de lavande des pentes du Ventoux. C’est le cas pour la très grande majorité des mes poteries. Seulement dans le cas de l’émail rouge, j’ajoute 6 pour mille d’oxyde de cuivre dans la roche qui constitue l’émail du dessous.

Est-ce que le fait que les poteries soient produites ainsi leur apportent un caractères « naturel »? A chacun, son sentiment!


 

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La première assiette dans un autre cadre. Ici le rouge de cuivre contraste avec le vert (couleur complémentaire) de la mousse et le « désordre » des herbes sèches, des feuilles mortes… (contraste) avec la régularité du cercle. La réserve dans l’émail peut évoquer un élément naturel (branche…).


 

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Les tons du temmoku jouent avec les tons bruns et marron des branches et des pierres et contrastent avec le vert de la végétation. La lumière sur le mug et celle du ruisseau…


Ce billet ne cherche en aucun cas à démontrer que le travail à partir de produits issus de la nature est plus intéressant que d’autres travaux réalisés à partir de pâtes du commerce, d’émaux achetés tout prêts… On peut produire de très belles pièces avec ces derniers.

Vive la diversité! C’est peut-être le manque de diversité que je regrette un peu dans ce que je vois aujourd’hui lors des expositions ou des marchés de potiers… Beaucoup de grès blanc ou de porcelaine blanche décorés ou non. Une céramique conceptuelle,  un peu froide et glacée. La génération Apple comme l’appelle Clémentine Dupré. Mais, parfois aussi de la fantaisie, de l’imagination et de la couleur dans le décor. Le fruit des formations Beaux Arts, Art Déco…


 

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Là encore, on peut remarquer des correspondances de tons entre les mugs et l’environnement.


Evidemment, ce billet ne démontre pas la qualité ni l’intérêt des poteries présentées. C’est une forme d’exercice qui peut aiguiser le regard, poser des questions, remettre en cause des certitudes.

D’autre part, elles nous changent un peu des photos bien léchées: fonds unis, lumières soignées, cadre studio ou boutique…

On pourrait aussi présenter ces poteries ou d’autres dans leur cadre et leur usage familiers: la cuisine, la table, le zinc, le restaurant, le salon de thé… Sans doute, y trouverait-on d’autres caractères. Ce sera peut-être le sujet d’un autre billet.

 

 

Plus les moyens sont limités, plus l’expression est forte. (Pierre Soulages)

Quand on regarde les oeuvres de l’artiste: la lumière, le noir… on est touché. Et, pour un potier, cette limitation des moyens peut-elle être féconde?

Evidemment, dix mots ne peuvent ni tout résumer, ni tout englober. La maxime ne peut non plus convenir à toutes les démarches. Cependant,  elle me parle, à moi et sans doute à bien d’autres. Au début, on croit avoir besoin de nombreux matériaux, de multiples outils. On recopie nombre de recettes. On entasse moult choses diverses et … au bout de 35 ans d’activité, une grosse partie de ce dont on s’est embarrassé dort encore sous une couche de poussière. Peut-être (inconsciemment?) a-t-on cru que l’accumulation et la multiplication des produits, des matériaux,  des outils… ouvriraient de grandes fenêtres à l’expression.

C’est peut-être le contraire. L’utilisation du tour limite déjà les formes; la terre ne peut tout supporter. Le temps d’une pièce sur le tour est limité avant quelle ne s’affaisse. Les formes « tournent » nécessairement « autour » du cercle, de la sphère. Les lignes ne sont pas toutes permises mais le nombre de possibilités est infini. Depuis des millénaires les potier(e)s tournent des bols, presque tous différents; et ils n’ont pas encore épuisé le sujet. Et pourtant, quoi de plus simple qu’un bol?

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bol cuit au bois, émail magnésien

Quant à l’émail? Point n’est besoin d’une composition compliquée pour obtenir une glaçure intéressante sur un grès ou une porcelaine. C’est ce que nous apprend Daniel de Montmollin. C’est aussi le message que j’essaie de faire passer lors de mes stages d’initiation aux émaux hautes températures. Souvent, deux ou trois matériaux (roche ou cendre) peuvent suffire. Parfois même, un seul!

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assiette, émail à la cendre de résineux

Sur cette assiette, la composition de l’émail est très simple: cendre (100), silice (60) et feldspath (- de 10). Le résultat: des petites nucléations et des variations de couleurs dues à l’épaisseur inégale et à la présence de fer dans la cendre.

Bannière Hubert 9

Je renvoie aux pièces de Shoji Hamada ou de Bernard Leach qui pourraient abondamment illustrer le propos.

stage d’initiation aux émaux haute température

Ils sont trois à rejoindre Ard’huy (43200 Yssingeaux) ce lundi 30 novembre: Annie, Adélaïde et Olivier. Tous trois motivés pour une semaine de travail et de recherche sur les émaux hautes températures.

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Le lundi matin, je commence par une présentation des objectifs. Puis je dépose sur la table les minéraux de base nécessaires pour fabriquer ses premiers émaux: feldspath, silice, chaux, kaolin, talc, oxyde de fer.Avec tout cela, on peut déjà faire pas mal de choses; encore faut-il savoir les associer. Je précise la place de chacun sur le tableau tripartite et l’importance de ce dernier dans la compréhension:

oxydes basiques – amphotères – oxyde acide.


Du triangle au calcul moléculaire


Premier exercice pratique: une recherche en triangle où l’on fait varier trois éléments. Premier exemple: wollastonite, feldspath et ocre. Chacun trouve sa place: pesée, mélange… les essais s’alignent. On passe ensuite au diopside pour pouvoir distinguer la différence entre chaux et magnésie. Puis on testera, toujours avec la même méthode empirique du triangle, une cendre de bois dur et une cendre de résineux

Mercredi en fin d’après-midi, c’est l’enfournement. Les essais prennent place avec mes pièces et celles de l’atelier du lundi à Yssingeaux.Le jeudi est consacré à la cuisson. Lors de temps libres, Adélaïde s’essaie au tournage tandis qu’Olivier monte quelques pièces sur le second tour.triangle wollastonite

Une série d’essais où nous avons fait varier wollastonite, feldspath et ocre.


Les deux derniers jours sont consacrés au calcul moléculaire. Un premier temps d’explication, un second pour des premiers calculs et un troisième pour des essais. Nous avons choisi un diagramme classique: le 33 (cf: Pratique des émaux de grès de Daniel de Montmollin) . En faisant varier tour à tour l’alumine, la silice et l’oxyde de fer, nous espérons nous approcher d’un céladon et d’un tenmoku.


Une belle rencontre studieuse et détendue.


Cette semaine fut l’occasion de discussions autour de l’émail et de bien d’autres sujets. Je les remercie tous les trois pour leur attention, leur bonne humeur et le sérieux du travail accompli. Nous avons produit plus de 150 essais. Parmi eux, chacun trouvera déjà de quoi émailler des pièces et j’espère que ce sera le début pour tous d’un travail fécond de recherche.

Je remercie Monique pour ses repas qui ont contribué largement à la bonne ambiance de la semaine.


J’anime donc, à la demande, des stages pour s’initier au tournage et/ou à la fabrication d’émaux haute température. L’objectif du stage émail est de produire des émaux personnels, bon marché, avec un nombre très limité de matériaux (roches et cendres) et en même temps de s’initier à des méthodes efficaces de recherche avec lesquelles on pourra progresser. Si vous êtes intéressés, n’hésitez pas à me contacter.

Il est aussi possible de combiner tournage (le matin) et émail (l’aprés-midi).

Les prochaines dates que je propose pour ce printemps 2020:

  • du 10 au 15 février (émail) : à peu près certain
  • du 24 au 29 février
  • du 2 au 7 mars
  • du 10 au 14 mars (! du mardi au dimanche)
  • du 17 au 21 mars (! du mardi au dimanche)
  • du 23 au 28 mars

Les 5 dernières dates sont des propositions. Elles peuvent être consacrées uniquement à l’émail ou mixtes suivant les demandes.

Voir les conditions sur mon site: http://www.poterie-ardhuy.fr/stages.php

N’hésitez pas à me contacter par mail ou par téléphone (04 71 65 15 82)